Foyer Rural René Lavergne - Auzeville

le corps en saignant

De cet événement particulièrement cruel mais, hélas, assez banal, il eût été facile de tirer une tragédie larmoyante voire un mélo “jacpradélisé”. Mais l'auteur - un savant universitaire spécialiste du Nouveau Roman et de littératures amphigouriques à nos yeux de béotiens - donne de cette expérience tragique une relation exemplaire de dignité et de profondeur où viennent scintiller comme des pépites les mots tendres du bonheur quotidien conjugués au présent. C'est ainsi que "la longue année où mourut notre fille fut la plus belle de ma vie. Il n'y en aura jamais de semblable." La lumineuse petite Pauline sera toujours à l'ombre dans le coeur de son père…
Il y a parfois chez le lecteur un écrivain qui sommeille et cultive un rêve improbable de notoriété littéraire ; le style de Forrest en appelle sans conteste à plus d'humilité sur l'entreprise chimérique de nos écrits vains. Ses pages recèlent la puissance et le souffle renversants d'une avalanche ainsi que la grâce ailée des flocons qui criblent un ciel d'hiver. Un soupçon d'Hugo, un nuage de Mallarmé, autant de créateurs dont la vie et l'œuvre furent bouleversées par la perte d'un enfant.

Stéphane Longle

*Philippe Forrest, L'enfant éternel, Gallimard (coll. L'Infini), 1997